Les Beatles ont failli nommer Abbey Road « Mont Everest »

Impossible d’imaginer aujourd’hui Abbey Road sous un autre nom, et pourtant, les Beatles ont failli baptiser leur album-phare « Mont Everest ». Le clin d’œil n’aurait pas seulement changé la pochette : il aurait déformé tout un pan de l’histoire du rock.

Lorsque Abbey Road a fêté ses 50 ans, la musique mondiale en a pris pour son grade. Un nouveau clip pour « Here Comes the Sun » fait le tour du web, tandis que des bandes inédites soulignent la vigueur d’un groupe que beaucoup croyaient déjà à bout de souffle. Si Let It Be attend encore sa sortie, Abbey Road montre déjà une mue radicale, annonçant la suite et, sans le savoir, un épilogue grandiose. Que le disque emprunte le nom du studio n’a rien d’anecdotique : dans ces murs, les Beatles bousculent tous les codes, obligeant ingénieurs et techniciens à se réinventer à chaque session.

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Changement de registre. Les Beatles d’avant gagnaient les charts en respectant les recettes pop. À partir de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), ils prennent le studio d’assaut. Le mythique disque des quatre de Liverpool ouvre le champ à l’expérimentation totale. Plus de scène, tout se joue entre cloisons, conduit par George Martin et les premières pistes multiples. Le White Album goûte un peu à la console huit pistes, mais c’est Abbey Road qui exploite à fond cette technologie. Désormais, le studio devient outil, allié et terrain de jeu.

Pas question, cette fois, de copier les prises live brutes de Let It Be. Sur Abbey Road, la modernité s’impose. EMI installe la fameuse console TG12345 Mk I, reléguant les anciennes tables à lampes REDD au grenier. Geoff Emerick, l’ingénieur fétiche, regrette d’abord la chaleur de l’analogique, puis finit par admettre la limpidité nouvelle du son. Plus doux, plus net, plus clair.

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Côté trouvailles, George Harrison dégaine l’un des premiers Moog synthétiseurs du Royaume-Uni. Il s’initie en solo lors des sessions de Electronic Sound et s’accroche avec l’inventeur Robert Moog sur un problème de bandes d’origine. Rapidement, tout le groupe s’y met : Lennon injecte du bruit blanc dans « I Want You (He’s So Heavy) », déforme le Moog pour « Because », tandis que ce clavier étrange colore aussi « Maxwell’s Silver Hammer » ou brille sur « Here Comes the Sun ».

Au fil des témoignages, beaucoup évoquent une atmosphère apaisée lors de ces séances. N’empêche, les conflits sont bien là. McCartney refuse la tutelle d’Allen Klein, Lennon quitte le navire sur un coup de tête avant même la sortie, McCartney partira pour de bon quelques mois plus tard. Harrison et Ringo avaient déjà tenté l’aventure solo. L’un écrit « Here Comes the Sun », l’autre « Octopus’ Garden », tous deux en quête d’air, loin d’Apple Corps. Même Emerick quitte temporairement la salle des machines, rattrapé ensuite par des promesses et la pression du groupe.

Les sessions sont loin d’un long fleuve tranquille : Lennon et Yoko victimes d’un accident de voiture, McCartney devient père, Ringo tourne avec Peter Sellers au cinéma tandis que Lennon et McCartney achèvent seuls « The Ballad of John and Yoko » en dehors du collectif. Quant à « Here Comes the Sun », Lennon est totalement absent.

Quelques morceaux clés ne prennent pas vie uniquement à Abbey Road. Certaines sections de « Something » et « You Never Give Me Your Money » s’inventent du côté des Olympic Studios dans l’ouest londonien. En février 1969, premiers passages au Trident Studios de Soho, juste après la vague Get Back. Billy Preston se joint à eux sur « I Want You (She’s So Heavy) », Lennon chante et gratte, la formation s’ouvre à d’autres territoires.

Ce onzième album en studio condense sept ans d’innovations concentriques menées par George Martin et son équipe. McCartney rêve alors de retrouver l’ivresse des premiers disques, mais au bout du compte, l’envie d’explorer l’emporte. Sur Abbey Road, les genres se téléscopent : un peu de country, des teintes de blues, de la pop revisitée, du doo-wop, une pincée de rock progressif. Zéro retenue, zéro cloison.

Jusque dans la structure, Abbey Road raconte les tiraillements du groupe. McCartney et Martin souhaitent un album pensé du début à la fin, façon Sgt. Pepper. Lennon pousse pour l’indépendance des morceaux. Résultat : deux faces qui s’opposent franchement. La première démarre par l’électrochoc « Come Together », basse et batterie nerveuses, Lennon crie « shoot me », ambiance électrique instantanée. Chaque couplet portraitise un Beatle dans l’esprit de la fin des années 60.

Petit détail ignoré : « Come Together » avait pour but initial de devenir l’hymne de campagne de Timothy Leary, adversaire de Ronald Reagan en Californie. Lennon écrit dans l’urgence, plaque une référence à Chuck Berry (« here come old flat top »), ce qui lui vaudra une plainte pour plagiat. Pour clore l’affaire, Lennon enregistrera trois reprises pour l’éditeur.

Harrison, sur « Something », finalise son œuvre lors du White Album grâce à une Les Paul de 1957 et l’effet Leslie. Lennon vient poser quelques notes au piano, même si les relations restent tendues avec McCartney. Le morceau finit par s’imposer. Sinatra le citera comme la plus belle déclaration d’amour jamais couchée sur disque, Lennon s’en dira aussi admiratif.

La chanson suivante, « Maxwell’s Silver Hammer », hante le groupe depuis Let It Be. D’abord recalée lors du White Album, elle divise : Harrison la trouve décalée, Lennon parle de musique de grand-mère, Ringo raconte à un magazine avoir vécu le pire moment d’enregistrement de sa carrière. Pourtant McCartney persiste, compose une mélodie entêtante, se moque des faux-semblants en glissant un récit tordu de tueur en série sous une surface ingénue. L’enclume résonne dans le studio, l’ambiance s’effrite, mais la chanson, elle, s’installe dans la mémoire collective.

« Oh! Darling » se construit sur plusieurs jours : McCartney multiplie les prises jusqu’à obtenir la rugosité recherchée, tandis que Lennon se désole de ne pas s’en charger. Résultat : un titre doo-wop moite et brûlant, qui cueille l’oreille et marque par sa sincérité brute.

En Sardaigne, à bord d’un yacht, Ringo façonne l’idée d’« Octopus’ Garden », épaulé par un Harrison enthousiaste. L’ambiance sous-marine prend vie avec des bulles soufflées dans un verre, les chœurs sont trafiqués par Emerick, le ton est farceur jusque dans le doute.

Si jamais on hésitait sur le virage pris par le groupe, « I Want You (She’s So Heavy) », signé Lennon, emporte toute discussion. Près de huit minutes d’obstination hypnotique, riffs denses, basses tourbillonnantes. L’arrêt brutal du morceau,une idée d’Emerick,interrompt le flot comme un rideau qui tombe sans prévenir. Alan Parsons, futur producteur de Pink Floyd, s’en souviendra longtemps.

Harrison écrit « Here Comes the Sun » dans le jardin d’Eric Clapton, escapade loin du chaos des affaires. En juillet, il pose la base du titre avec McCartney à la basse et Starr à la batterie. Lennon n’est pas là, l’équation fonctionne quand même.

Lennon s’attaque à « Because » après une demande à Yoko Ono : inverser les accords de la « Sonate au clair de lune » de Beethoven. Trois voix superposées, doublées trois fois, soif de perfection. George Martin joue le clavecin, Harrison colle le Moog, pureté et étrangeté à parts égales.

La seconde face déploie un medley conçu comme une suite en chaîne. « You Never Give Me Your Money » voit McCartney régler ses comptes avec Allen Klein sur un piano éclatant. Les guitares s’emmêlent, la tension explose, puis la transition calme vers « Sun King » apaise tout. Lennon déroule ensuite ses mini-récits habités avec « Mean Mr. Mustard » et « Polythene Pam ». Les instruments virevoltent jusqu’à ce fameux « oh attention » lancé en studio, lorsque la montée s’emporte un peu trop.

Chose à savoir avant de dérouler la suite : « She Came in Through the Bathroom Window » puise son histoire dans la ferveur des Apple Scruffs, inconditionnelles postées devant le studio, qui entrent chez McCartney pour subtiliser souvenirs ou partitions selon la rumeur. Les légendes diffèrent, la chanson reste.

Arrivé à « Golden Slumbers », McCartney adapte un poème du XVIIe siècle ; il chante à s’en fendre la voix, rejoint par tout le groupe pour « Carry the Weight ». En collectif, ils trouvent une harmonie qui ne ressemble à aucune de leurs précédentes. On la retrouve aussi sur « You Never Give Me Your Money » : un son d’ensemble, presque inédit.

Tout s’achève sur « The End ». Ringo, peu friand des solos, en signe pourtant un, diffusé en stéréo avec douze micros. Inspiré d’Iron Butterfly, quinze secondes suffisent à marquer les esprits. D’après Geoff Emerick, le solo, plus long à l’origine, a été réduit à cause du format vinyle. Il n’empêche que le jeu de Ringo, trop souvent sous-estimé, est impossible à confondre, que ce soit sur « Rain » ou la fin de « Strawberry Fields ».

Rare surprise : un duel de solos à trois guitares. D’abord Lennon voulait jouer seul, puis le trio s’y colle en une seule prise. Paul attaque, Harrison prolonge, Lennon conclut. Juste après, la phrase résonne : « Et en fin de compte, l’amour que tu prends est égal à l’amour que tu donnes. » Personne n’a oublié cette formule limpide, suspendue sur la césure du disque.

Le nom « Abbey Road » n’a rien d’une évidence. Les cigarettes Everest semblaient tenir la corde, choix du fidèle Emerick, avant que le groupe ne renonce à la séance photo au sommet de l’Himalaya. Finalement, une traversée de rue devant le studio, photo d’Iain Macmillan, et tout bascule : Lennon ouvre la marche en blanc, puis Starr, McCartney pieds nus, Harrison en jean. La Volkswagen Beetle blanche traîne en fond, les spéculations sur « Paul is Dead » jubilent, aucun nom n’apparaît sur la pochette pour la première fois.

Suite à la sortie d’Abbey Road, le projet Get Back se transforme en Let It Be. Ce sera l’ultime album sorti par le groupe, bien qu’enregistré plus tôt. Coup de théâtre : Lennon annonce son départ six jours avant la remise officielle du disque.

À sa sortie, l’accueil n’a rien d’unanimement triomphal. Entre articles dubitatifs et quelques critiques sévères qui jugent le disque complexe ou passent à côté de sa force, le choc est réel. Pourtant, aujourd’hui, difficile de ne pas voir en Abbey Road l’un des sommets du groupe. Les avancées techniques et artistiques de cet album rivalisent avec la bascule entre Rubber Soul et Revolver.

Abbey Road n’a rien laissé intact sur son passage. Les Beatles font grimper la barre de la production jusqu’à la surenchère des décennies suivantes. Mais cette œuvre continue d’irriguer la musique, des climats de Dark Side of the Moon à ceux de Red Head Stranger. Là où Sgt. Pepper a ouvert la voie pour l’audace conceptuelle, Abbey Road la prolonge, influençant aussi bien les Who que Led Zeppelin. Marvin Gaye s’en souviendra pour What’s Going On ?.

L’album condense une époque, capte l’air du siècle finissant : rien n’est jamais simplement figé, le canon pop s’agrandit d’un revers de main. On croit alors le groupe en sommeil, alors qu’il s’agit de la dernière nuit passée côte à côte, synthèse achevée d’une aventure collective. Lennon, Harrison, Starr enregistreront encore ensemble par la suite ; McCartney jouera parfois seul sur disque. Cette fracture entre l’unisson groupe et la solitude du studio se devine déjà sur « Yesterday », « Eleanor Rigby » puis s’épanouit ici.

Abbey Road n’est ni figé dans la nostalgie ni strictement le préféré de chacun. On change d’avis selon les saisons et les playlists. Pourtant, ce disque enterre le plus grand groupe du monde comme on tire un feu d’artifice la veille d’une nouvelle ère musicale.

Pour marquer la publication de leur dernier opus studio, une compilation spécialement montée sur Spotify, The Beatles Abbey Road Experience, invite à redécouvrir chaque piste, une par une.

Et le dernier mot, c’est « Her Majesty ». Ce court morceau devait à l’origine servir de transition entre « Mean Mr. Mustard » et « Polythene Pam ». Macca jugeait le passage laborieux et a demandé de le retirer. L’ingénieur John Kurlander extrait la séquence restante et l’ajoute, après un long silence, à la toute fin du disque. Prévus à la corbeille, ces quelques secondes secrètes se glissent dans le pressage final. Les premiers vinyles n’en font pas mention : ainsi naît le « morceau caché ». Impossible d’imaginer qu’un simple passage sur le trottoir allait sceller un tel adieu.

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