Le format carré n’a jamais vraiment quitté la scène photographique. Il s’est imposé au fil des décennies comme un terrain de jeu privilégié pour les photographes aguerris, ceux qui traquent la précision, l’équilibre, la force tranquille d’une image sans orientation dictée. Dès 1929, le Rolleiflex à deux objectifs allume la mèche : son négatif 6×6 cm sur film 120 permet douze vues par rouleau, là où les traditionnels formats 6×9 cm plafonnaient à huit. Cette évolution simple, mais décisive, a fait basculer la pratique.

Hasselblad et Rolleiflex, avec leur format d’image carré, sont longtemps restés les compagnons favoris de nombreux photographes professionnels.
Après la Seconde Guerre mondiale, Hasselblad prolonge l’aventure : ses reflex mono-objectif et ceux de marques concurrentes s’imposent dans le paysage. Le viseur à puits, typique, offre une vision verticale directe depuis la hanche ou la poitrine. Photographier discrètement devient un jeu d’enfant, là où les appareils à visée horizontale obligent à se montrer, le visage collé à l’oculaire.
Mais le carré ne se limite pas à une affaire d’ergonomie. Cette forme singulière pose sur l’image un regard apaisé, ni vertical ni horizontal, presque neutre. Rien n’est imposé, tout reste ouvert. L’intérêt est loin d’être anodin : il devient possible de choisir le cadrage définitif après le déclenchement, aussi bien en portrait qu’en paysage. À l’époque argentique, ce choix était quotidien : on réalisait des planches-contact des bandes négatives, puis on traçait directement sur les tirages les découpes les plus percutantes.
La photographie instantanée, à son tour, a contribué à populariser la forme carrée. Le Polaroid SX-70 lancé en 1972 par Edwin Land, et son image entourée d’un large cadre blanc, est devenu une icône publicitaire. L’engouement perdure : Fujifilm relance ses films carrés et le public suit, preuve que le format n’a rien perdu de sa force d’attraction.
Mon attachement au carré
Mon tout premier « vrai » boîtier, acquis lors de mon apprentissage, fut un Rolleiflex équipé d’un Zeiss Planar 2.8/80 mm. Un objectif de rêve. Le goût du carré, j’y ai été initié très tôt, et il ne m’a jamais quitté. Pourtant, aujourd’hui, pas un seul appareil numérique ne propose de capteur parfaitement carré. Rien ne laisse penser que cela changera.
Ce qui me fascine dans le carré, c’est sa parenté avec notre propre regard : une vision qui ne se laisse pas brider par les conventions du paysage ou du portrait. Ce rapport 1:1, cette neutralité, invitent à repenser la composition. Souvent, au moment même de la prise de vue, je visualise déjà l’image finale en carré. Et, lors de l’editing, il m’arrive fréquemment de redécouvrir une photo sous cet angle : le carré recentre, élimine le superflu, clarifie le message. Cette pratique, loin d’être isolée, se retrouve dans bien des portfolios aujourd’hui.
Quelques exemples concrets illustrent cette approche et sa capacité à révéler la force d’un sujet.
Le plafond voûté de l’Arc de Triomphe à Paris : rares sont ceux qui lèvent les yeux pour en admirer la richesse. Ici, la perspective centrale et le cadrage carré guident le regard vers l’essentiel, sans distraction.
Les escaliers en colimaçon m’attirent particulièrement : ils offrent des jeux graphiques uniques, presque hypnotiques. Le carré, avec sa géométrie stricte, accentue encore la puissance des formes circulaires.
« Le baiser des trains » : deux nez de locomotives se frôlent, créant une illusion de symétrie. Le format carré donne à la scène une densité supplémentaire, un équilibre inattendu.
À Londres, entre deux ruelles, une façade rouge et bleue capte l’attention. La saturation des couleurs a été légèrement poussée, mais l’essentiel est ailleurs : le cadrage exclut tout élément parasite, pour mieux valoriser le contraste principal.
Sur la colline de « Galgenbuck », à proximité de chez moi, les légendes du Moyen Âge planent encore. Les arbres, en contre-jour, projettent leurs ombres et renforcent l’atmosphère énigmatique du lieu.
Sur l’île de Murano, près de Venise, chaque façade colorée semble porter son histoire. Plus le cadrage se resserre, plus l’impact visuel se fait sentir. Le carré, ici, impose la concentration du regard.
Un mur rouge, une corde à linge : la scène, minimaliste, trouve sa force dans la simplicité. En supprimant toute distraction, même une plaque de numéro de maison,, l’harmonie du cadrage ressort pleinement.
Le Carnaval de Venise, impossible de passer à côté. Un duo de masques fermés, coiffés de chapeaux triangulaires, semble réclamer le carré comme écrin naturel.
Sur ce cliché, l’essentiel du Carnaval de Venise s’exprime sans fioritures. Élargir le cadre ne ferait qu’atténuer la puissance du sujet.
Autre contexte, autre scène : la perspective centrale des Champs-Élysées à la tombée du jour. En resserrant progressivement le cadrage, c’est le carré qui s’impose, renforçant la composition.
Une rue déserte à Montmartre. La profondeur de champ, le ciel nocturne d’un rouge profond, et la structure du carré : tout concourt à donner de l’épaisseur à l’image.
Le Dakota, avion mythique du pont aérien berlinois, suspendu au Deutsches Technikmuseum, m’évoque à chaque visite la résilience de la ville. Les câbles, pixelisés par la lumière, ajoutent une dimension symbolique à la photographie.
Un champ de lavande en Provence : le dégradé du violet au vert fascine, les lignes du terrain guident l’œil. Le carré, une fois encore, sublime l’ensemble.
La Place de l’Apero, quelque part dans un village provençal, se révèle dans toute sa simplicité. Les volets périphériques auraient dilué la force du sujet : ici, tout converge.
Un dernier verre de pastis, servi dans un récipient imparfait, mais magnifié par la lumière. La composition, resserrée, élimine le superflu et donne à la scène une saveur toute particulière. Santé… à la géométrie du carré.
L’auteur, saisi lui aussi en carré. Texte et images : Urstillmanns
Le format carré continue de traverser les générations, indifférent aux modes et aux caprices du numérique. Il offre à qui sait l’apprivoiser un terrain d’expression sans concession, où chaque détail compte. La prochaine fois que vous tenez un appareil, demandez-vous : et si le carré révélait ce que le rectangle laisse de côté ?

















